Voir juste n'est pas voir vrai au sens scientifique. C'est voir à la bonne échelle, au bon moment, avec la bonne attention. C'est une compétence qui s'acquiert, qui se cultive, et qui suppose une certaine forme de courage.
Voir juste n'est pas voir vrai au sens scientifique. C'est voir à la bonne échelle, au bon moment, avec la bonne attention.
Aristote appelait *phronèsis* cette capacité de jugement pratique — la sagesse pratique, la prudence au sens fort du terme. Non pas la prudence comme timidité, mais comme capacité à discerner ce qu'il convient de faire dans une situation particulière, irréductible à toute règle générale.
La phronèsis est une vertu intellectuelle, mais elle est inséparable des vertus morales. On ne peut pas voir juste si on est dominé par ses passions, si on est aveuglé par ses intérêts, si on manque de courage pour regarder en face ce qui est difficile.
Les obstacles au jugement juste
Nous vivons dans une époque qui multiplie les obstacles au jugement juste.
L'*excès d'information* est l'un d'eux. Quand on est submergé d'informations contradictoires, il est difficile de distinguer l'essentiel de l'accessoire, le signal du bruit. Le jugement suppose une capacité de sélection, de hiérarchisation, de mise en perspective que l'information permanente tend à atrophier.
La *polarisation* est un autre obstacle. Quand tout est réduit à une opposition binaire — pour ou contre, avec nous ou contre nous — la nuance devient suspecte, la complexité devient trahison. Le jugement juste suppose au contraire la capacité à tenir ensemble des perspectives contradictoires, à reconnaître ce qu'il y a de vrai dans des positions opposées.
La *pression sociale* est un troisième obstacle. Il est difficile de voir juste quand on risque d'être exclu, critiqué, marginalisé pour avoir dit ce qu'on pense vraiment. Le courage intellectuel — la parrhèsia des Grecs, le franc-parler — est une condition du jugement juste.
Cultiver le regard juste
Comment cultiver cette capacité de voir juste ?
D'abord, par la *lenteur*. Le jugement juste prend du temps. Il suppose de ne pas se précipiter, de laisser les choses se décanter, de revenir sur ses premières impressions.
Ensuite, par la *distance*. Voir juste suppose de pouvoir prendre de la distance par rapport à ses propres intérêts, ses propres émotions, ses propres préjugés. Cette distance n'est jamais totale — nous sommes toujours situés, toujours engagés. Mais elle peut être cultivée.
Enfin, par l'*écoute*. Voir juste suppose d'écouter vraiment — pas pour confirmer ce qu'on pense déjà, mais pour être éventuellement surpris, dérangé, transformé par ce qu'on entend.
Ces trois pratiques — lenteur, distance, écoute — ne garantissent pas le jugement juste. Mais elles en créent les conditions.
Auteur — philosophievivante.com
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