Actualité philosophique

La parole qui prend

Langage, pouvoir et transformation

Sylvain Delahaye·10 février 2025·9 min de lecturelangagepouvoirparole

Certaines paroles ne décrivent pas le monde : elles le font. "Je te promets", "Je vous déclare mariés", "Je démissionne" : ces énoncés ne sont pas vrais ou faux, ils sont efficaces ou inefficaces. Ils transforment la réalité en la nommant.

Certaines paroles ne décrivent pas le monde : elles le font. "Je te promets", "Je vous déclare mariés", "Je démissionne" : ces énoncés ne sont pas vrais ou faux, ils sont efficaces ou inefficaces. Ils transforment la réalité en la nommant.

Le philosophe britannique John Austin a nommé ces paroles des *performatifs* — des énoncés qui accomplissent une action en la disant. Cette découverte, apparemment technique, a des implications philosophiques et politiques considérables.

Elle montre que le langage n'est pas seulement un outil de description. Il est aussi un outil d'action, de création, de transformation. Les mots ne reflètent pas seulement la réalité — ils la construisent.

Le pouvoir des mots

Cette puissance performative du langage est au cœur du pouvoir politique. Les déclarations de guerre, les traités de paix, les constitutions, les lois : autant d'actes de parole qui transforment la réalité sociale et politique. Un roi qui dit "Je vous accorde la liberté" ne décrit pas un état de fait — il le crée.

Mais cette puissance n'est pas réservée aux actes officiels. Dans la vie quotidienne, les mots que nous utilisons pour nommer les choses contribuent à les construire. Appeler quelqu'un "terroriste" ou "résistant", "migrant" ou "réfugié", "chômeur" ou "demandeur d'emploi" : ces choix de mots ne sont pas neutres. Ils orientent la perception, ils cadrent le débat, ils influencent les décisions.

La parole qui libère

Il y a des paroles qui libèrent. La parole du thérapeute qui nomme ce que le patient n'arrivait pas à dire. La parole de l'ami qui dit "tu as le droit d'être en colère". La parole publique qui nomme une injustice et la rend visible.

Ces paroles libèrent parce qu'elles font exister ce qui était indicible. Elles donnent une forme à ce qui était informe, un nom à ce qui était innommé. Et ce faisant, elles ouvrent des possibilités nouvelles.

La philosophie du langage ordinaire, inaugurée par Austin et Wittgenstein, nous invite à prêter attention aux mots que nous utilisons — non pas pour les purifier ou les contrôler, mais pour comprendre ce qu'ils font, ce qu'ils créent, ce qu'ils empêchent.

Car les mots que nous choisissons disent quelque chose sur ce que nous pensons, sur ce que nous voulons, sur ce que nous sommes. Et ils contribuent à faire le monde dans lequel nous vivons.

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