Société contemporaine

Palantir et le pouvoir des données

Quand la surveillance devient infrastructure

Sylvain Delahaye·15 juillet 2025·12 min de lecturesurveillancedonnéespouvoir

Palantir n'est pas une entreprise comme les autres. Elle est l'incarnation d'une philosophie politique : celle selon laquelle la sécurité justifie la surveillance, et la surveillance justifie la concentration du pouvoir dans les mains de ceux qui savent.

Palantir n'est pas une entreprise comme les autres. Elle est l'incarnation d'une philosophie politique : celle selon laquelle la sécurité justifie la surveillance, et la surveillance justifie la concentration du pouvoir dans les mains de ceux qui savent.

Fondée en 2003 par Peter Thiel et Alex Karp, Palantir Technologies est devenue l'une des entreprises les plus influentes — et les moins connues du grand public — dans le domaine de l'analyse de données. Ses clients principaux sont les agences de renseignement américaines (CIA, NSA, FBI), les forces armées, et de plus en plus les gouvernements du monde entier.

Le nom de l'entreprise est tiré du *Seigneur des Anneaux* de Tolkien : les palantíri sont des pierres de vision qui permettent de voir à distance. L'image est révélatrice. Palantir se présente comme un outil de vision — la capacité de voir ce qui est caché, de connecter les points, de trouver les patterns dans le chaos des données.

La philosophie de la surveillance

La philosophie implicite de Palantir repose sur une prémisse : l'information est pouvoir, et celui qui contrôle l'information contrôle le monde. Dans un monde de menaces asymétriques — terrorisme, cybercriminalité, espionnage — la capacité à analyser massivement les données est une arme stratégique.

Cette philosophie n'est pas nouvelle. Elle est la continuation, par d'autres moyens, d'une longue tradition de surveillance étatique. Ce qui est nouveau, c'est l'échelle et la sophistication. Palantir peut intégrer des données provenant de sources hétérogènes — réseaux sociaux, communications téléphoniques, transactions financières, déplacements — et en extraire des patterns qui seraient invisibles à l'œil humain.

Les questions que cela pose

Cette capacité soulève des questions philosophiques et politiques fondamentales.

La première est celle de la *présomption d'innocence*. Les systèmes prédictifs de Palantir permettent d'identifier des individus "à risque" avant qu'ils aient commis quoi que ce soit. C'est une inversion du principe fondateur du droit pénal moderne : on n'est plus innocent jusqu'à preuve du contraire, on est suspect jusqu'à ce que les données disent le contraire.

La deuxième est celle du *contrôle démocratique*. Qui contrôle les contrôleurs ? Les agences qui utilisent Palantir sont-elles soumises à un contrôle démocratique effectif ? La réponse, dans la plupart des cas, est non — ou très insuffisamment.

La troisième est celle de la *concentration du pouvoir*. Quand une entreprise privée détient les clés de la surveillance d'État, la frontière entre le public et le privé s'efface. Le pouvoir se concentre dans les mains de ceux qui maîtrisent les données — sans légitimité démocratique, sans responsabilité publique.

Ces questions ne sont pas abstraites. Elles définissent le type de société dans lequel nous voulons vivre.

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